Album photo – « L’Alcaïceria »

Aragon poursuit les odeurs, les sons, les couleurs de Grenade avant le retour des chrétiens dans le recueil de poésie Le Fou d’Elsa. Dans ce poème il fait vivre le souk…
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La rue à la largeur des épaules frayées

Descend comme un orvet d’argent entre les coffres

Les tapis les mouchoirs et les manteaux rayés

Dans les cris les regards les désirs et les offres

 

Toutes les couleurs que l’Orient séria

Amarante safran corail jade ou turquoise

Un chant d’étoffe emplit la Kaïssâriya

Au soleil de l’hiver sous la tente tortoise

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Voix d’eunuques discutant les prix entre soi

Bagarre de marins et cavaliers zénètes

Juifs étoilés palpant les laines et les soies

Gardes noirs que poursuit l’offre des proxénètes

 

C’est dans le souk une singulière partie

D’échecs Chaque marchand accroupi sur sa case

Le cordonnier frappant son pied de fer L’outil

Dans la main l’équarisseur Sur le tout la phrase

Odorante du méchoui

Vendeurs d’oraisons

Porteurs d’eau philosophes vanniers saltimbanques

Mendiants et fripiers étalant ce qu’ils ont

 

Esclavons à l’étal cherchant ce qu’il leur manque

Qui caressent la joue et tâtent le jarret

Des chrétiens prisonniers gens des cités à sac

Soudans crépus Voleurs de chevaux navarrais

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Mais voici caquetant de baraque en baraque

Et leur rire léger comme un jouet d’enfant

Ce bruit de bijoux qu’elles font quand elles bougent

Promenant leurs yeux d’antimoine sur les gens

Les femmes aux doigts teints dans leurs vêtements rouges

 

Oh qui n’est pas sensible à la pourpre beauté

C’est du sang qui tressaille en nous qu’elles se couvrent

Il semble qu’à leurs pas la voix nous est ôtée

L’homme en chacun de nous s’émeut Son âme s’ouvre

 

Comme une écharpe du Yémen Le tisserand

D’abord pâlit Le verrier ressemble à la bouche

De son four Mais le boucher lui c’est différent

Qu’est-ce qui le secoue à perdre ses babouches

 

C’est qu’il a vu le Fou vous savez bien le Fou

d’Elsa

           Non

Tout le monde se retourne pour

Rire un coup car c’est à se démancher le cou

Que ce vieillard dément qui parle de l’amour

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(photographies prises à Grenade en 2016-2017)

ERIZA 

ARAGON, Le Fou d’Elsa, Paris, Gallimard, collection NRF, 1963, p.58-59

 

 

 

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