Les femmes la nuit au XIXe siècle

Vous souvenez-vous des immondes collants à poils conçus pour « repousser les pervers » ? Au-delà des cauchemars qu’ils suscitent, ces collants reflètent une réalité bien déplorable : les femmes du XXIe siècle ne peuvent toujours pas se déplacer la nuit seules sans risque. Mais alors, comment faisaient nos ancêtres ?

Les femmes étaient déjà exclues la nuit au début du XIXe siècle : c’était une temporalité réservée aux hommes, un moment durant lequel ils régnaient en maîtres et pouvaient se retrouver entre eux. Et pourtant, certaines femmes, obligées de se déplacer la nuit, comme les vendeuses à la sauvette qui devaient se lever très tôt, ou comme les prostituées transgressaient ces règles.. Mais jusqu’où?

La fausse liberté des prostituées

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Adolphe Willette, Madeleine, Monologue et 9 dessins, Paris, D’Alignan, 1920 (fac-similé d’un cahier de Willette tiré à 250 exemplaires, daté de juillet 1911).

Les prostituées, femmes de la nuit, travaillant entre l’ombre et la lumière, n’étaient pas libres, comme l’explique Simone Delattre dans son excellent ouvrage sur la Nuit à Paris. Et oui, on pourrait croire que « les femmes publiques » ne sont soumises à aucune contrainte puisqu’on les « tolère » dans la rue la nuit, et pourtant, elles non plus ne pouvaient pas se déplacer librement. Au contraire elles étaient obligées de rentrer dans les maisons closes ou dans les maisons de tolérance à partir d’une certaines heure. Elles peuvent rester sur le seuil de la maison et « servent d’enseigne » (p.631), entre le coucher du soleil et 23h… Ensuite, elles doivent retourner dans l’espace privé. Et aujourd’hui encore elles ne sont pas libres, comme l’explique cet article qui s’intéresse à la prostitution en France aujourd’hui.

La nuit menaçante…

Les mauvaises rencontres pullulent, et la nuit est le terrain de jeu des criminels en tout genre, menaçant hommes et femmes. « L’attaque nocturne, consiste à guetter les passant attardés, à faire mine de les étrangler ou de les égorger (voire à le faire vraiment), puis à les détrousser. » Une femme qui sort le soir, qu’elle soit seule ou accompagnée, met donc son honneur, voire sa vie, en péril. C’est le cas d’une héroïne de George Sand qui se promène dans les rues de Paris la nuit, sur les traces de l’homme qu’elle aime…

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Source

« Quand je fus sortie, il me sembla qu’on me suivait. […] Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens. Je me retournai en tremblant, je vis un grand escogriffe que j’avais remarqué dans un coin du café, et qui avait bien l’air d’un mouchard ou de quelque chose de pis. Il me parla ; je ne sais pas ce qu’il me dit, la frayeur m’ôtait l’intelligence ; cependant j’eus assez de présence d’esprit pour m’en débarrasser. Transformée tout d’un coup en héroïne par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de canne dans la figure, et jetant la canne pour mieux courir, tandis qu’il restait étourdi de mon audace, je pris ma course, légère comme un trait, et ne m’arrêtai que chez Florence. »

Elle risque d’être assaillie par des « bêtes fauves de l’ombre « , ou d’être prise pour une femme de mauvaise vie, par ses agresseurs comme aux yeux de l’Opinion (juge cruel qui dirait aujourd’hui: « si tu t’es fait agresser c’est que tu l’as cherché. Tu étais habillée comment? »). Et oui, au XIXe siècle « la fille qui court la nuit en compagnie galante passe pour débauchée » (Michelle Perrot).

« Que la lumière soit, et la lumière fut »

ee2540d50a2fc9f8efd03fb81cfa941aVous aussi ça vous arrive de faire un énorme détour en rentrant chez vous dans le seul but de ne pas passer par les ruelles sombres? là encore vous avez des points communs avec vos ancêtres! « L’inégale répartition des lumières » était très contraignante lorsque l’on se déplaçait le soir dans les villes (imaginez à la campagne alors!)

« Des années 1820 aux années 1860, les lumières de la prospérité ou de la fête sont bien loin de se répartir uniformément à la surface de Paris, mais viennent plutôt renforcer le contraste préexistant entre zones d’ombre populaire et zones de clarté bourgeoise « 

Et c’est voulu! Il faut que « l’éclairage public matérialise […] la présence pérenne de l’autorité publique dans l’espace citadin, de même que l’association du souverain et du symbolisme solaire est une réalité fort ancienne » : « le réverbère rassure », mais il n’autorise pas pour autant les femmes à sortir de chez elle, et à faire valser leurs ombres sur les pavés de la ville…

« Et si je me déguisais? »

george sand en costume d etudiant 1831 paul gavarni la châtre Musée george sandD’autres femmes bravaient l’interdit en se déguisant en hommes: il fallait y penser! Parmi elles, George Sand sortait le soir. Seule ou accompagnée, mais en homme !Dans son autobiographie elle raconte ses aventures :

« Je voltigeais d’un bout de Paris à l’autre. Il me semblait que j’aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vêtements ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais à toutes les heures, j’allais au parterre de tous les théâtres. »

Si elle a pu se promener aussi facilement c’est bien parce qu’elle était déguisée en homme, parce que personne ne la jugeait, ne l’empêchait d’aller et venir comme bon lui semblait… Même si le déguisement à lui aussi ses limites (puisqu’il permet à une femme de transgresser les règles mais sans les changer en profondeur), cette « solution » a permis à cette grande autrice de côtoyer les cercles artistiques et intellectuels de son temps! Peut-être que nos collants à poils ont revêtu la peau de grandes artistes en devenir… Qui sait?

ERIZA

Pour aller plus loin:
- Jean BERAUD, « L’Attente » (1880)© Dist. RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Franck Raux – Paris, Musée d’Orsay
- Simone DELATTRE, Les douze heures noires, La nuit à Paris au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 2000
- George SAND, La Marquise, préface de Martine Reid, Paris, Actes Sud, coll. Babel, 2002
- George SAND, Histoire de ma vie, ed. Brigitte Diaz, Paris, Les classiques de poche, coll. Le livre de poche, 2004

2 commentaires sur « Les femmes la nuit au XIXe siècle »

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