La place des bonnes: plonger dans la vie de la domesticité

Par un matin d’été, alors que je travaillais comme femme de chambre (un emploi saisonnier parmi tant d’autres pour de nombreuses étudiantes), une dame est sortie de sa chambre pour me dire, pleine de bonne volonté :  » Ecoutez, ce n’est pas la peine que vous passiez dans ma chambre, elle n’est pas sale. Et puis ça vous laissera le temps pour… et bien pour lire ! ».

Pensez-vous !

J’allais me poser là, devant sa chambre et lire pendant 5 minutes… Imaginez la tête qu’aurait fait la gouvernante ! Et puis je n’ai pas besoin des petites BA du jour de ces néo-bourgeoises philanthropes pour me plonger dans un bon livre. Justement. En voici un de bon livre : La place des bonnes de Anne Martin-Fugier.

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Et je peux donc vous dire que cette expérience du mépris n’est rien comparée à ce qu’ont pu vivre les domestiques de service du début du XXe siècle.

Anne Martin-Fugier est une historienne qui s’est intéressée à la bourgeoisie et au monde artistique. Vous vous dites certainement que son livre risque d’être un peu trop sérieux et terne vu qu’il s’agit seulement d’histoire. Détrompez-vous ! Cette auteure, en plus d’avoir travaillé sur des sources classiques pour la discipline, s’est également plongée dans les œuvres des écrivains de l’époque. Elle cite souvent Emile Zola (Pot-Bouille, Nana, la Curée) et nous parle même de la domestique de Marcel Proust.

Ce livre donnera donc envie de lire ou relire les auteurs de l’époque en apportant un regard éclairé sur les domestiques. Il s’agit également d’une histoire où l’expérience vécue de ces bonnes est centrale.Elle ne fait pas de grands tableaux statistiques pour déterminer le nombre exact de bonnes qui travaillaient à Paris, mais raconte leur parcours et leurs ressentis. De leur sexualité à leur emploi du temps de travail en passant par les faits divers (crimes, infanticides), tout y est !

maid downtown
Image tirée de la série « Downtown abbey » où les aventures de la domesticité sont mis en parallèle avec celles de leurs maîtres.

Dans les moindres petits recoins du sixième étage…

La place des bonnes est un objet d’étude passionnant parce qu’il nous plonge à la fois dans le monde rural et dans le milieu bourgeois de l’hyper-centre des grandes villes. Elles venaient pour la plupart de zones rurales où il y avait très peu de perspectives d’emploi. C’est le début de l’industrialisation, et Abel Châtelain résume très bien ce phénomène :

« le développement économique [du fait de l’industrialisation] a pour conséquence sociale un accroissement marqué de la bourgeoisie qui appelle dans les villes d’importants contingents de domestiques ». Le personnage très stéréotypé de Bécassine venait de Bretagne. Entre mépris de la  » province  » (elle est né à Clocher-les-Bécasses…) et mépris de la fonction même de domestique (elle est une  » bécasse »), cette bande-dessinée était destinée aux enfants de la bourgeoisie. La migration de ces bonnes était faite d’une volonté de promotion sociale, et leur passage par la domesticité ne constituait souvent qu’une étape avant de trouver une meilleure situation. Pour les plus économes, elles pouvaient se constituer une dot pour pouvoir se marier avec un homme d’un rang social plus élevé. Leurs conditions de travail (qui par ailleurs était très peu reconnu) étaient difficiles. Certes, elles avaient un salaire correct mais c’était  » le prix de la liberté d’une femme au XXe siècle « .

bécassine

Les domestiques, reléguées au sixième étage des grandes maisons et dont le corps était nié de par leur fonction, devenaient de véritables annexes de leurs maîtres. Bien plus qu’un rapport salarial, il s’agissait presque d’un rapport de vassalité.

Un coeur simple, Marion Laine, 2008 I
Image tirée du film « Un cœur simple » inspiré de la nouvelle de Gustave Flaubert

Dans l’imaginaire des bourgeois (que l’auteure déconstruit point par point), la domestique n’était qu’un corps destiné au service, et donc l’antithèse d’une bourgeoise cultivée ne se salissant pas les mains. Pourtant elles lisaient ces bonnes, souvent de petites histoire glanées dans les journaux, mais elles lisaient et n’attendaient pas forcément l’autorisation de Madame !

Pour aller plus loin:- Chatelain Abel, « Migration et domesticité féminine urbaine en France, XVIII e siècle – XX e siècle », Revue d'histoire économique et sociale, Vol. 47, No. 4, 1969, p. 507-508

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