Un livre dépaysant de Vénus Khoury-Ghata

Le moine, l’Ottoman, et la femme du grand Argentier: 

J’ai trouvé ce magnifique livre dans une « boîte à livres », en Vendée, à côté d’une petite épicerie… La couverture m’a attirée : on y voit une femme dans un harem, et la douceur de sa texture – livre publié aux éditions Actes Sud- annonçait la qualité de l’histoire qu’il recueille.

Comme c’est le résumé qui se trouve à la quatrième de couverture qui m’a donné envie de parcourir ses lignes, et de dévorer ses pages, je vous laisse le découvrir par vous-mêmes :

« Une nuit de 1798, le grand argentier de Saint Jean-d’Acre trouble la paix d’un monastère savoyard. Son épouse s’est enfuie avec un seigneur ottoman, et il réclame à grands cris l’aide des trinitaires, réputés racheter aux Maures les captifs et les esclaves. Dès l’aube, le frère Lucas, jeune moine inexpérimenté, est hissé sur un âne et poussé dans la direction de l’Espagne où la fugitive, selon le grand argentier, aurait été aperçue en compagnie de son amant. Ainsi commence une aventure qui lui fait traverser une Europe secouée par l’insurrection et la révolte. A la poursuite du couple adultère, le moine Lucas franchit le détroit de Gibraltar et parvient à Alger, où il comprend que les trinitaires sont devenus de riches potentats, complices du commerce des esclaves. L’Eglise a bien changé… et lui aussi, qui découvre l’Islam, se dépouille de quelques illusions et perd son pucelage, puis s’éprend – sans oser se l’avouer de la jeune femme qu’il est censé ramener dans le droit chemin.
Vive et inspirée, l’écriture de V. Khoury-Ghata donne un élan irrésistible à ce petit roman picaresque où se dessinent déjà les clivages et les antagonismes du monde contemporain. »

Qui est Vénus Khoury-Ghata ?

6114_Venus_Khoury-GhataJ’avais déjà eu l’occasion de découvrir quelques textes de cette autrice à l’université, mais je n’avais pas lu ses romans, et j’ai tellement aimé celui-là que je voulais le partager avec vous, lecteurs d’un instant sur cette grande toile tissée de liens. Cette autrice est née au Liban : elle y a fait des études de lettres et elle a débuté sa carrière comme journaliste à Beyrouth. Elle vit à Paris depuis 1972 : en arrivant elle a collaboré à la revue ‘Europe’, dirigée alors par Louis Aragon qu’elle traduit en arabe avec d’autres poètes. Le thème de la mort s’impose souvent dans ses poèmes, sûrement à cause des deux premiers drames de sa vie : la guerre civile et la mort de son époux en 1981. Son œuvre est riche et abondante : elle a écrit quinze recueils de poèmes (dont certains ont reçu plusieurs prix) et une quinzaine de romans. Vénus s’est imposée dans le monde littéraire français, et elle est devenue l’une des plus célèbres autrices et poétesses françaises.

Pourquoi j’ai adoré ce livre ?

Vous l’aurez compris, si j’ai dévoré ce roman c’est non seulement parce que Vénus Khoury-Ghata a une magnifique écriture, au style très poétique, mais aussi pour l’histoire qui s’annonce pleine de rebondissements. J’avais vraiment très envie de savoir ce qui allait arriver au jeune moine, à l’ottoman et à la belle Marie, mais au fur et à mesure des pages j’ai compris que ce périple n’allait pas être aussi simple qu’on aurait pu le penser.

arton9695.jpgDans ce roman l’autrice donne à voir le voyage initiatique d’un moine jamais sorti de son abbaye, et le parcours d’une jeune femme qui a tout quitté par passion : c’est donc l’occasion de décrire les paysages, les cultures, les philosophies, les religions, les événements historiques qu’ils traversent, et desquels ils s’enrichissent. La découverte de l’amour et de la sexualité fait également partie de cette aventure, tant pour Marie qui peut vivre pleinement sa passion avec Jaafar, que pour le moine, qui commence à s’éprendre de cette femme qu’il poursuit.

Des descriptions de Vénus aux tableaux de Goya

L’histoire se prête merveilleusement à la méditation et à la réflexion grâce aux descriptions, toujours savoureuses et extrêmement bien écrites.

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« Autoportrait dans l’atelier« 

Lorsque le moine se rend en Espagne, sur les traces de Jaafar et de Marie, il se retrouve à Madrid, sans âne, sans vivres, et se fait aider par une habitante. Elle l’aide à trouver du travail et de quoi se loger. C’est ainsi que le jeune moine va apporter ses repas au peintre Goya dans on atelier de peinture et… comme vous l’avez deviné, cela laisse place à des descriptions magnifiques. A cette époque les troupes napoléoniennes avaient envahi la ville, et des résistants à l’envahisseur ont été fusillés, le 3 mai. On assiste cette scène à travers les yeux du moine dans le récit, et on voit ensuite la peinture que Goya à réellement peinte, dans son atelier.

Le moine est toujours à la recherche de Marie et de son amant et c’est avec une grande surprise qu’il découvre dans l’atelier de Goya une peinture de celle qu’il poursuit :

Le plateau déposé sur un guéridon, le moine est sur le point de se retirer lorsqu’une toile le cloue sur place. La peinture n’a pas encore séché. Les traits gagneraient à être peaufinés, mais il reconnait dans ce qui n’est qu’une esquisse celle qu’il poursuit depuis bientôt deux mois. Peint de profil comme pour sauvegarder son mystère, dans une attitude à la fois intime et lointaine, le portrait regarde au loin. Visage impassible, rien n’en trouble la transparence, même pas les coulées de peinture, pareilles à des larmes.

Le moine oublie de respirer. Son doigt effleure la joue comme si par ce geste enfantin le portrait allait se retourner et lui dévoiler son autre profil, casser l’immobilité voulue par le peintre.

« Faites qu’elle me regarde de face, balbutient ses lèvres avec ferveur.

« J’ai changé tant de fois de teinte, explique le peintre derrière lui, mélangé le bleu au noir puis au gris pour capter la couleur de ses yeux. Elle a posé toute une journée et une partie de la nuit, éclairée par une lampe posée si près de son visage au risque de la brûler, sans rien livrer d’elle-même. Ses sensations se passaient ailleurs, sur la poitrine de son amant qu’elle ne quittait pas du regard.

Je n’ai pas trouvé de peinture de Goya qui pourrait représenter la posture de Marie, mais celle qui s’intitule « La maja » peut y faire penser, et je vous laisse l’admirer :

goya maja.jpg

Dans son œuvre, Vénus invite le lecteur à chercher, à réfléchir, et à s’approprier les idées, les images, et les mots qui y sont évoqués, et c’est ce qui la rend aussi forte. C’est vraiment un très beau roman, parfois sombre et dur, parfois complexe, mais promis, vous ne reviendrez pas déçus de ce voyage !

ERIZA

 

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