Nouvelle Continue: Les menteuses part.1

Avant la création de la mer, de la terre et du ciel, voûte de l’univers, la nature entière ne présentait qu’un aspect uniforme ; on a donné le nom de chaos à cette masse informe et grossière, bloc inerte et sans vie, assemblage confus d’éléments discordants et mal unis entre eux. Le soleil ne prêtait point encore sa lumière au monde […].

Ovide, Les Métamorphoses, livre I.

Sur la pointe des pieds, je traverse la villa. Contre ses murs blancs se plaquaient déjà les premières lueurs du soleil.

« Où étais-tu ? »

Dessin Calypso terasse

L’immense baie vitrée est ouverte. Elle laisse entrevoir le corps alangui de ma mère, regardant la mer sans vraiment la voir, étendue et pâle comme elle. A mesure que je m’approche elle ne semble pas plus décidée à tourner son regard vers moi. Je ne porte que ma honte, mes pradas à la main et une robe à sequin.

J’avance quelques arguments maladroits, en réponse elle se lève. Le mouvement est lent, délicat, quelqu’un d’inconnu en conclurait qu’elle a été mannequin -disons quelques dizaines d’années auparavant. J’y vois le geste le plus rempli de haine qu’elle soit capable de m’adresser. Elle est debout, face à moi, le regard fait peser son mépris sur mon visage. Je sens que maman va parler.

Le téléphone sonne -c’était donc cela qu’elle attendait en réalité- je peux m’estimer sauvée à présent. Le téléphone l’absorbe toujours plus que je n’ai jamais su le faire, tout le monde le sait ici, surtout les nourrices qui auparavant guettaient l’instant où elle m’abandonnait sur la table à langer. Je me faufile dans la cuisine, mon refuge le plus proche.

« Signorina, ne restez pas ici ! »

C’est Jesús, l’homme à tout faire.

« Jesús ! Tu es déjà levé !

-Bien sûr que oui, qui laverait la voiture autrement ! Montez vite avant que la Signora ne vous surprenne. »

Son visage est sincère. Je pose un petit baiser sur le froncement inquiet de ses rides, quelques traces de maquillage en souvenir sur sa peau. Son front tendre est le seul que j’embrasse tous les soirs depuis longtemps. Lui, le seul capable de supporter ma génitrice des années durant. Chaque soir est l’occasion d’un nouveau récit sur la beauté de la nature de son Pérou natal, des danses, des chansons, des montagnes…

Mécaniquement je monte à l’étage. Toute la maison est silencieuse à mourir, j’ouvre la porte ; la chambre rose, décorée par ses soins de tulles et de voilages, a été conçue pour les enfants, pour moi et peut-être un autre. Tout a l’air enveloppé, le lit comme les fenêtres ; l’une d’elle, entrouverte, laisse danser le tissu dans la chaleur du matin.

Je me dirige vers la salle de bain, tourne les épais robinets pour nourrir le lit en fonte de la baignoire. Je veux de l’eau, beaucoup d’eau claire pour m’immerger et m’enfoncer comme dans un berceau. Je glisse mes deux jambes blanches dans la tiédeur de l’eau, ça me laisse un peu de temps pour observer. La fenêtre au dessus donne à voir bien plus de paysage, c’est un grand rectangle ouvert sur l’univers qui nous entoure : le jardin en contrebas et sa nature exubérante, puis les pierres qui dégringolent d’une villa à l’autre jusqu’au pieds des plages, la caresse de l’eau bleutée. La verdeur des terrasses font des tâches dans le tableau méditerranéen, âcre et sec. À cette période de l’année, l’île de Sardaigne souffre d’effarantes pénuries d’eau. Mais ici, la Costa Esmeralda s’offre sans pudeur au regard. La mer et le ciel s’entremêlent au loin et les côtes se targuent d’un ornement de yachts.

Porto Cervo est ce genre d’endroit où les riches trouvent la possibilité de se dérober au reste de la population. C’est même peut-être l’un des plus recommandé. Les russes peuplent de plus en plus ses environs, les starlettes américaines fréquentent les clubs à proximité, tandis que la décrépitude des infrastructures sardes dégage une impression morbide d’abandon. D’une villa à l’autre, on aperçoit peu les blancs, les véritables habitants sont ceux à la peau tendre et teintée, comme Jesús, ceux qui se chargent de préserver et d’entretenir ces espaces de rêve sans jamais en jouir un seul instant. Porto cervo c’est donc cette pièce à deux facettes : la fadesse du paradis pour les uns, l’âpreté de l’enfer pour les autres.

Dessin les menteuses bain grandMon corps s’immerge entre les parois blanches. Il n’y a plus qu’un léger bruit d’eau et au loin ma mère. Avec qui parle-t-elle, là bas, sur la terrasse ? Elle qui est si insomniaque préfère que le jour se lève pour dormir.

Ma mère fait partie de ces grands fantômes blancs, cette catégorie de femmes qui hantent les palais et les demeures. Vous savez, ces femmes-là ne changent pas beaucoup d’un siècle à l’autre, elles évoluent avec grâce entre des murs à la froideur contagieuse. On fait d’elles les gardiennes des temples de richesses et de pouvoir. Je crois qu’elles se dévouent toutes à attendre la mort et leurs maris. Je sais que ce n’est pas faute pour ma mère de tâcher de réussir par elle-même, mais c’est comme une mécanique chez elle, elle est incapable de faire quoi que ce soit.

Les temps n’étant plus ce qu’ils sont, depuis la crise de 2006 dit-elle, et la mort de sa mère, elle a développé ce pragmatisme de riche qui la guidait dans ses achats, la gestion de son patrimoine et sa relation avec les hommes. « Au moins, aujourd’hui, je ne suis ni pauvre ni laide. » répète-elle.

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