On est toujours le « beauf » de quelqu’un

Ou, comment une veste rouge en laine et un sac Eastpack peuvent vous porter préjudice.

Ce soir là je m’étais préparée en vitesse : à peine sortie de cours je me dépêchais de rentrer chez moi pour poser mes affaires, juste avant de repartir pour aller au théâtre. Autant vous dire que la pensée même de me changer ne m’a pas traversé l’esprit. Avec ma colocataire nous nous sommes ainsi rendues au théâtre prestigieux de la ville pour voir un ballet.

Nous profitions du très agréable vent frais d’hiver, dans une file d’attente interminable, lorsque nous avons pu jouir des délicieuses paroles prononcées par les personnes qui étaient derrière nous. Ils devaient avoir vingt-cinq ans, et avaient un style très bourgeois, élégant chic qui vote LR, robe bleu pour la femme, et veste classe plus chemise pour l’homme, le tout paré de chaussures raffinées.

Lorsqu’ils ont remarqué mon style pittoresque de hippie-gaucho, ils n’ont pas pu s’empêcher de remarquer haut et fort que « le ballet se démocratise de plus en plus », que « certaines personnes devraient faire plus d’efforts vestimentaires », ou encore qu’il était « curieux de voir autant de diversité, et que ça devait être dû aux tarifs réduits ». Je n’ai rien dit. Je me suis contentée de flatter intérieurement mon ego en me disant que ces deux affreux personnages étaient sans aucun doute bien inférieurs à moi en connaissance de la danse classique, puisque j’en ai fait presque quinze ans, et que leurs paroles de crapaud ne pouvaient pas atteindre la blanche colombe que j’étais. Je ruminais intérieurement, sans agir, sans même leur jeter de regard noir. Ce n’est que pendant le ballet que je me suis rendue compte que j’avais subi une violence de classe, que leurs paroles m’avaient blessée. Je ne voyais même plus les corps danser devant moi, j’entendais encore et encore leurs voix méprisantes.

Quelle leçon peut-on tirer de cette malheureuse expérience ? Si la façon dont on est habillée est en décalage avec le milieu dans lequel on se trouve, on est marginalisé, montré du doigt, que ce soit par des paroles, des gestes, des regards de haut en bas etc. Donc, on est toujours plus ou moins le « beauf » de quelqu’un. Cela signifie aussi que le fait même de dire à quelqu’un qu’il est « beauf » est blessant : c’est une violence de classe que l’on fait subir à une autre personne, de la même façon qu’un petit bourgeois peut nous mépriser, en tant qu’étudiants « de classe moyenne ».

Au-delà du style vestimentaire, on est marginalisé par notre conduite, notre façon de parler, notre démarche. C’est le cas dans la série Misfits, où Kelly est constamment traité de « beauf » par ses compères de travaux d’intérêt général, qui la « taquinent » sur son style jogging, queue de cheval, piercing et khôl massif. Cependant, sa répartie montre bien qu’elle refuse cette étiquette marquée par le mépris, qu’elle ne veut pas être rabaissée, et qu’elle assume son style et sa façon d’être.

beauf kelly de qqun2 - copia

Ci-contre : extrait de la série Misfits, saison 1, épisode 1.

Dans la vidéo de Studio Bagel intitulée « La beauféthie », tous les clichés sur les beaufs sont réunis : sandales avec les chaussettes, bédé Les Blondes, tatouage tribal, Cap d’Agde, Courtepaille, Les Bronzés 3… L’excès fait rire, et c’est bien évidemment le but de la vidéo, et si elle reproduit une forme de mépris à l’égard des classes populaires, elle le dénonce aussi. Finalement, une des phrases prononcée par un « beauf à Croqs » incarne très bien le refus du dédain des autres :

«  Vous nous appelez beauf, mais nous, nous nous appelons humains ! »

Se rendre compte du mépris culturel de classe en en subissant les conséquences violentes est regrettable, et c’est pour cela qu’il est important de ne pas, à son tour, adopter le même comportement vis-à-vis des classes populaires. Le style vestimentaire, l’allure, mais aussi le sport pratiqué, la musique écoutée, l’alimentation consommée, la façon de s’exprimer, sont autant de facteurs de différenciation sociale, donc au lieu de se mépriser « chacun à son tour», on pourrait commencer par revoir notre comportement, et changer notre regard.

ERIZA

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